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Agriculture tchadienne : les défis d’un secteur à transformer

Agriculture in Chad

Nos paysans ont fait leur part. À nos institutions de faire la leur

En 2025, le Tchad a récolté environ 3 millions de tonnes de céréales, 10 % de plus que la moyenne des cinq années précédentes. Pourtant, à la soudure de 2026, 3,18 millions de Tchadiens étaient en insécurité alimentaire. Et le 9 septembre 2026, invoquant des pluies irrégulières, le gouvernement a interdit l’exportation des céréales. Quand une bonne récolte ne nourrit pas le pays, le problème n’est pas la pluie. C’est la manière dont nous gouvernons le secteur.

Plus de céréales, pas moins de faim

La note pays de la FAO (SMIAR), publiée le 7 septembre 2026, aurait dû se lire comme une bonne nouvelle. La production céréalière 2025 dépasse la moyenne quinquennale. En juillet 2026, les céréales sèches se vendaient 20 à 45 % moins cher qu’un an plus tôt. Pour le consommateur urbain, c’est un soulagement. Pour le producteur, c’est une année de travail qui rapporte moins. Faute de magasin, de crédit ou d’acheteur prêt à attendre, il vend au plus bas au lendemain de la récolte, au moment même où l’Office national de sécurité alimentaire (ONASA) devrait acheter pour reconstituer le stock de sécurité. Et pour 3,18 millions de personnes, 17 % de la population analysée dont 241 000 en situation d’urgence selon le Cadre harmonisé de mars 2026, la soudure de juin à août 2026 reste une épreuve. Le grain est au Sud, la faim à l’Est et au Sahel, et entre les deux il y a la route.

Puis la saison 2026 a changé de visage. Le 8 septembre, le gouvernement et ses partenaires se sont réunis sur des pluies irrégulières qui menacent les cultures du centre, de l’est et du nord. Le lendemain, un arrêté du ministère du Commerce et de l’Industrie interdisait l’exportation du mil, du maïs, du riz, du sorgho, du blé, de la graine de coton, des sons et des tourteaux ; seuls le sésame, l’arachide et la fibre de coton restent autorisés. Le même jour, le ministère des Finances exonérait de droits et taxes les importations de céréales et d’aliments du bétail.

La réaction se comprend : quand la pluie manque, un gouvernement protège d’abord les assiettes. Mais elle montre surtout ce qui nous manque. Un État qui achète quand les prix sont au plus bas dispose d’une réserve quand la pluie se fait attendre. Un État qui ne l’a pas fait n’a plus que la frontière. Et c’est encore le producteur qui paie. Celui qui a vendu 20 à 45 % moins cher en 2025 ne peut plus vendre au voisin, pendant que le grain importé entre sans droits. Sur une frontière aussi longue que la nôtre, une interdiction risque aussi de devenir un péage de plus.

Le paradoxe est ancien. Le pays dispose de 39 millions d’hectares de terres arables et n’en cultive qu’environ 11 %. Il irrigue 43 000 hectares sur 5,6 millions irrigables. Moins de 5 % des producteurs utilisent des semences améliorées, moins de 2,5 % des engrais. Son cheptel est estimé à 94 millions de têtes par le recensement général de l’élevage de 2015. L’agriculture pèse environ 40 % du PIB selon la Banque mondiale. Le potentiel est là. Il dort.

Le plan national Tchad Connexion 2030, adopté le 29 mai 2025, se fixe pour objectif de doubler la production agricole d’ici 2030. L’ambition est juste. La vraie question est ailleurs : avec quelles institutions ?

Le paysan n'est pas le maillon faible

Depuis 2019, d’abord sous forme de projet, Job Booster Chad accompagne des jeunes, des femmes, des micro-entreprises rurales et des organisations de producteurs, avec un réseau de plus de 185 conseillers de terrain. En sept ans, nous avons accompagné plus de 3 000 producteurs dans huit provinces. Nous ne sommes ni un ministère ni une agence de coopération. Nous sommes une entreprise sociale. Nous vivons des services que nous rendons, et nous savons ce que coûte un service qui ne sert à rien.

Cette position oblige à regarder des deux côtés. D’un côté, je vois des producteurs durs à la tâche, prêts à investir quand l’investissement rapporte. De l’autre, je vois les institutions censées les soutenir, publiques, associatives ou financées par l’aide, s’épuiser à produire des rapports plus que des résultats. Sept années m’ont appris une chose : le paysan tchadien est rarement le maillon faible. Ce qui cède, c’est presque toujours ce qui l’entoure.

Un État qui ne mesure pas ce qu'il fait pour ses paysans

Commençons par le sommet. La Banque mondiale (analyse du sous-secteur agricole, février 2022) a compté 712 agents de vulgarisation pour 11 millions d’agriculteurs, soit un conseiller pour plus de 15 000 producteurs. À la fin des années 2000, l’Éthiopie en déployait déjà environ 45 000, soit un agent pour moins de 500 ménages agricoles selon l’IFPRI. Doubler la production d’ici 2030 avec un conseiller pour 15 000 paysans relève du vœu, pas de la stratégie.

La redevabilité fait autant défaut que les moyens. L’Union africaine évalue tous les deux ans les engagements agricoles de ses membres. Pour la quatrième revue, publiée en février 2024, le Tchad figure parmi les six pays qui n’ont pas remis leurs données à temps. Aucun chiffre public récent ne dit quelle part du budget va à l’agriculture. La dernière revue disponible, sur 2003-2012, l’établissait à 5,7 % des dépenses, loin des 10 % promis à Maputo. Le budget 2026, adopté à 2 531,5 milliards de francs CFA, met en avant l’éducation, la santé et les infrastructures. L’agriculture, qui fait vivre la majorité des actifs, ne figure pas parmi les priorités chiffrées annoncées.

Sur le terrain, ce déficit prend une forme concrète : le service qui arrive trop tard. Un agrément, une inspection, une analyse, un appui promis pour les semis et livré après la récolte. Le producteur a souvent payé, et il n’a aucun recours. La route prélève ensuite sa part. Le 21 septembre 2026, selon Tchadinfos, des transporteurs de fruits dénonçaient 575 000 F prélevés par véhicule à un poste frontière avec le Cameroun, et 7 500 F au lieu des 5 000 F réglementaires sur l’axe Moundou-N’Djaména. Chaque franc pris sur la route est un franc retiré au prix payé au champ.

Soyons justes. L’État gère l’accueil de plus de 914 000 réfugiés soudanais arrivés depuis avril 2023, les séquelles des inondations de 2024 qui ont endommagé 418 300 hectares, et des recettes pétrolières volatiles. Ces contraintes sont réelles. Elles rendent la bonne gouvernance plus urgente, pas moins. Publier chaque année l’exécution du budget agricole, remettre à temps les données de la revue biennale, fixer des délais opposables pour chaque service rendu aux producteurs : aucune de ces mesures ne coûte cher, et toutes changeraient la relation entre l’administration et ceux qu’elle sert.

Des organisations paysannes à l'image de leurs institutions

Quand l’État ne rend pas de comptes, il est difficile d’exiger mieux des organisations qu’il encadre. Celles que nous accompagnons en reproduisent souvent les travers, à l’échelle d’un village.

Dans l’une d’elles que j’ai visitée il y a quelques mois, la cotisation annuelle était jugée impossible à payer. Personne ne l’avait jamais divisée par le nombre de membres. Ramenée à chacun, elle valait entre 150 et 200 francs CFA par mois. Quand le calcul est apparu au tableau, un élu a lâché, presque gêné : « Mais ça, c’est à notre portée. » Le problème n’avait jamais été l’argent. C’était la confiance.

Cette confiance s’use de façons que tout le monde connaît et que personne ne nomme en réunion. Des postes clés tenus par une même famille, de sorte que le comité de contrôle vérifie les comptes d’un oncle. Un fondateur qui rappelle à chaque assemblée ce qu’il a investi et sacrifié : son sacrifice est réel, mais une dette morale que rien n’écrit ne se rembourse jamais, elle devient un droit de propriété sur l’organisation. Des décisions votées puis reportées d’une campagne à l’autre, que des élus m’ont justifiées avec une franchise désarmante par « la compassion vis-à-vis des producteurs » et « la peur de créer un conflit ». Or une règle jamais appliquée punit ceux qui la respectent. Celui qui a remboursé son crédit voit son voisin garder l’argent sans conséquence, et à la campagne suivante il fait pareil.

Les membres ont leur part. Beaucoup adhèrent pour ce qu’ils espèrent recevoir. Ils réclament le matériel sans cotiser et vendent seuls au premier acheteur quand la vente groupée tarde. Des producteurs me l’ont résumé sans détour : l’aide dont ils dépendaient « se raréfie ».

La bonne nouvelle, c’est que ces corrections ne demandent pas d’argent. Elles demandent du courage. Afficher la cotisation par membre et par mois. Réserver les services aux membres à jour. Louer par convention signée le matériel des élus. Faire déclarer leurs biens aux dirigeants. Remplacer l’exclusion, si lourde que personne ne l’applique, par des sanctions graduées. Attacher chaque décision à une personne et à une date. Nous l’avons vu : quand une organisation s’y engage, la discussion change en une séance.

Des projets qui fabriquent des chiffres

Je fais partie de ce système et je ne peux pas l’épargner. Les projets agricoles, et les opérateurs comme nous qui les mettent en œuvre, sont jugés sur des nombres : producteurs touchés, groupements formés, femmes et jeunes inscrits.

Les paysans ont vu ce que cela produit bien avant nous. Les projets, disent-ils, regroupent tous ceux qui se présentent. Des opportunistes se retrouvent aux côtés des vrais producteurs et quittent le bateau à la première difficulté. Le travail lancé avec un grand nombre finit par reposer sur le petit noyau resté fidèle. Des statuts imposent un nombre minimal de groupements, alors on enrôle au lieu de sélectionner. Des responsables sont désignés par les animateurs plutôt qu’élus par leurs pairs, et perdent leur autorité le jour où le projet s’en va.

Cette dépendance dépasse les organisations paysannes. Dans le budget 2026, les dons représentent 401 milliards de francs CFA sur 2 275 milliards de ressources prévues hors financement du déficit, près de 18 %. Quand une part aussi importante de l’argent vient d’ailleurs, les priorités et les indicateurs viennent souvent d’ailleurs aussi. On mesure ce qui se compte facilement plutôt que ce qui dure.

Là encore, la correction tient moins au budget qu’aux règles du jeu. Sélectionner les membres sur leur activité réelle. Mesurer combien restent actifs après deux campagnes, et quelle part de son fonctionnement l’organisation paie elle-même. Laisser élire les responsables, même si le calendrier glisse. Construire un appui dégressif, où l’organisation reprend chaque année une part plus grande de ses charges.

La sortie existe, y compris chez nous

Rien de ce qui précède n’est propre au Tchad. D’autres pays pauvres, enclavés ou sahéliens ont connu les mêmes impasses. Certains en sont sortis, et leurs réponses sont transposables.

L’Éthiopie a fait du conseil agricole une priorité d’État. Derrière ses quelque 45 000 agents de développement, déployés jusqu’aux communes rurales, il y avait aussi environ 8 500 centres de formation des agriculteurs. Le dispositif n’était pas parfait : il ne touchait alors que 35 à 40 % des ménages. Mais le choix politique était clair, et il a duré.

Le Rwanda a confié le conseil aux paysans eux-mêmes. Son système national Twigire Muhinzi forme des agriculteurs, et non des fonctionnaires, pour animer les champs-écoles. Pour la saison 2022B, l’agence agricole rwandaise (RAB) prévoyait d’en former plus de 14 000, chargés de transmettre les pratiques à leurs voisins sur des parcelles de démonstration. Le Centre d’investissement de la FAO note que le conseil agricole atteint désormais chaque village du pays. Pour un État qui ne peut pas payer des milliers d’agents, c’est la leçon la plus directement transposable.

Le Niger, notre voisin sahélien, a transformé le grenier en garantie. Avec le warrantage, le producteur stocke sa récolte dans un magasin sécurisé géré par son organisation et obtient un crédit adossé à ce stock. Il n’est plus obligé de vendre au plus bas au lendemain de la récolte. En 2009, une centaine d’organisations paysannes et une dizaine d’institutions de microfinance y participaient. Les crédits sont passés d’environ 40 millions de francs CFA sur 1997-2005 à près de 1,5 milliard en 2009, avec un gain moyen de 25 à 35 % sur six mois pour le producteur. Face à des prix céréaliers qui chutent de 20 à 45 % en un an, c’est l’outil qui manque à grande échelle.

Et le Tchad lui-même en a apporté la preuve. En 2024-2025, la production de coton-graine est tombée à 57 774 tonnes, avec un rendement de 424 kg par hectare. Un an plus tard, la campagne 2025-2026 atteint 150 000 tonnes et un rendement proche de 900 kg par hectare, grâce d’abord à de meilleurs intrants arrivés au bon moment selon Ibrahim Malloum, directeur général de Cotontchad SN. Les surfaces n’ont progressé que d’un cinquième environ, la production a été multipliée par 2,6. Le pays a surtout organisé ce qui arrive jusqu’au champ.

Ces exemples n’ont pas la même forme, mais ils partagent une logique. L’institution y sert le producteur au lieu de l’administrer, et l’organisation paysanne y rend des services concrets, financés par ce que le producteur possède déjà.

Un producteur paie ce qui lui rapporte

À Job Booster, nous le vérifions chaque jour : un producteur paie volontiers un service qui lui rapporte. Il refuse de payer une structure qui ne lui rend rien. C’est pour cela que nous avons créé le Booster Impact Fund, un micro-fonds d’impact pour financer les entrepreneurs que nous accompagnons. Depuis son lancement, le fonds a accordé neuf crédits au bénéfice de 26 producteurs ruraux, avec un taux de remboursement de plus de 50 % après un an. Le chiffre paraît modeste. Il s’explique par des échéances calées sur les récoltes, dont une partie n’est pas encore arrivée à terme, et par un premier cycle où producteurs et fonds apprennent à travailler ensemble. C’est ce taux, plus que le nombre de crédits, qui dira si le fonds tient sa promesse.

Le modèle à construire n’est ni le tout-État ni le tout-projet. C’est un écosystème où l’État régule et tient ses délais, où les organisations paysannes fonctionnent comme des entreprises de services, et où les conseillers sont payés pour les résultats qu’ils produisent au champ. Ces conseillers peuvent être de jeunes ruraux formés : le conseil agricole est aussi un gisement d’emplois, et nos conseillers de terrain en font déjà la démonstration. L’aide extérieure y garde sa place, à condition de financer la construction de cet écosystème plutôt que de le remplacer.

L’investissement privé obéit à la même règle. Le 25 septembre 2026, seize jours après l’arrêté sur les céréales, le ministre du Commerce et de l’Industrie était à Paris pour le forum d’affaires France-Tchad, organisé avec MEDEF International. Une centaine d’entreprises françaises et environ deux cents entreprises tchadiennes y ont parlé agriculture, agro-industrie et élevage, entre autres secteurs, et le groupe Somdiaa a annoncé plusieurs dizaines de millions d’euros d’investissement dans le sucre.

C’est une bonne nouvelle, à une condition. L’industriel qui viendra transformer notre sorgho, notre sésame ou notre lait demandera deux choses : des règles stables, et des producteurs organisés capables de livrer à temps un volume et une qualité. Une frontière qui se ferme du jour au lendemain l’inquiétera autant qu’elle inquiète le paysan. Le succès de ce forum ne se mesurera donc pas au nombre de protocoles signés à Paris, mais au nombre de producteurs tchadiens sous contrat d’approvisionnement dans trois ans.

Six engagements pour que 2030 ne reste pas un slogan

Ils s’adressent à chacun : à l’État pour les deux premiers, aux organisations paysannes et à leurs partenaires pour les trois suivants, aux bailleurs pour le dernier.

  1. Rendre des comptes. Publier chaque année le budget agricole voté et exécuté, et remettre à temps les données de la revue biennale de l’Union africaine.
  2. Servir dans les délais. Fixer un délai opposable pour chaque acte administratif rendu aux producteurs, ouvrir un guichet de réclamation, afficher les tarifs officiels à chaque poste de contrôle. Encadrer toute restriction d’exportation par une durée, des critères de levée publiés et la consultation préalable des organisations de producteurs.
  3. Multiplier les conseillers par les paysans. Former des paysans-relais payés par leurs organisations, sur le modèle rwandais, et compléter par le téléphone : le centre d’appel agricole ouvert en avril 2021 avec la Banque mondiale dans le Mandoul, le Moyen-Chari et le Salamat avait reçu, en avril 2025, 118 438 appels de plus de 30 000 producteurs.
  4. Transformer les organisations paysannes en entreprises de services. Conseil, intrants, stockage, vente groupée, réservés aux membres à jour, avec des règles de gouvernance écrites et appliquées.
  5. Adosser le crédit au stock. Développer le warrantage avec les institutions de microfinance, pour que le producteur vende quand les prix remontent et non au lendemain de la récolte.
  6. Changer ce que les bailleurs mesurent. Membres actifs après deux campagnes, part du fonctionnement payée par l’organisation, rendement au champ, plutôt que le nombre d’inscrits.

Nous nous appliquerons la règle du sixième engagement : dès la fin 2027, Job Booster Chad publiera chaque année, pour les organisations qu’elle accompagne, la part de membres encore actifs après deux campagnes et la part de leur fonctionnement qu’elles financent elles-mêmes.

Être jugés sur ce que nous apportons au champ

Doubler la production agricole d’ici 2030 est possible. Le coton vient de montrer qu’un rendement peut plus que doubler en une campagne quand le producteur reçoit ce qu’il lui faut au bon moment. Mais cet objectif ne sera pas atteint avec les institutions d’aujourd’hui, et il ne le sera pas non plus sans elles.

Il le sera le jour où chacun, du ministère au groupement en passant par ceux qui financent et ceux qui accompagnent, nous y compris, acceptera d’être jugé sur ce qu’il apporte réellement au producteur. Les paysans tchadiens ont déjà fait leur part. Ils lèvent les yeux vers le ciel à chaque saison. Il est temps que nos institutions leur donnent autre chose à regarder.

Hyacinthe Ndolenodji est entrepreneur social et Gérant de Job Booster Chad Entreprise (JBC-E), à N’Djaména. Diplômé en développement durable de l’Université d’Exeter en Angleterre, boursier Chevening et ancien du programme YALI, il accompagne depuis 2019 des jeunes, des femmes et des organisations de producteurs au Tchad.

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