L’entrepreneuriat est présenté, à juste titre, comme l’un des leviers les plus puissants pour résorber le chômage qui frappe la jeunesse tchadienne. Le gouvernement et ses partenaires techniques et financiers ne sont pas restés inactifs : fonds de garantie d’investissement, mesures incitatives fiscales, introduction de l’entrepreneuriat dans les curricula scolaires, les instruments existent.
Et pourtant, un paradoxe saute aux yeux dès que l’on pousse la porte des incubateurs. Lorsque les jeunes porteurs de projets arrivent en phase d’idéation, la majorité d’entre eux proposent des idées d’entreprise dans le secteur du commerce et des services. Les chiffres sont sans appel : sur dix jeunes qui souhaitent entreprendre, sept se tournent vers le commerce, un seul vers l’ingénierie (énergie propre, informatique, etc.), et deux vers la transformation artisanale de produits locaux.
Ce déséquilibre serait presque anecdotique s’il ne heurtait pas de plein fouet la réalité économique du pays. L’économie tchadienne repose structurellement sur l’agriculture et l’élevage, qui font vivre entre 80 et 88 % de la population active et représentent, selon les années et les sources, entre 22 et 40 % du PIB national. C’est également dans ce secteur, et dans les métiers verts qui lui sont adossés, que se joue l’avenir du pays face aux effets du changement climatique. Autrement dit : l’écrasante majorité des vocations entrepreneuriales des jeunes se porte sur un secteur qui ne représente qu’une fraction marginale de l’économie réelle, pendant que le socle de cette économie (agropastoral, transformation, métiers verts) peine à attirer des porteurs de projets qualifiés.
Cet article se propose d’examiner l’origine de ce désalignement, d’analyser un cas de référence internationale (la formation duale sud-coréenne), et d’en tirer des recommandations opérationnelles pour la stratégie entrepreneuriale tchadienne.
Problématique : un désalignement structurel entre l'école et l'économie
Ce problème d’orientation entrepreneuriale n’est en réalité que le symptôme d’un problème plus profond : un problème de formation à la base.
Interrogeons aujourd’hui un jeune tchadien sur ses compétences réelles à l’issue de sa formation scientifique ou littéraire. Bien souvent, la réponse se résume à savoir lire et écrire en français. L’école tchadienne, héritière du système colonial, a d’abord été conçue pour former des auxiliaires de l’administration et cette vocation transparaît encore aujourd’hui dans une offre de formation professionnelle largement dominée par le management et l’administration, au détriment des filières techniques et productives.
L’illustration la plus frappante de ce décalage tient en une image : un jeune tchadien peut étudier la chimie et la biologie pendant des années sans jamais manipuler un réactif de ses propres mains. Il est, en général, incapable au sortir de sa scolarité de fabriquer ne serait-ce qu’un savon alors qu’une mère de famille, illettrée, l’apprend en quelques séances dans un mouvement associatif ou religieux et le fabrique effectivement. La question qui en découle est dérangeante mais nécessaire : entre les deux, lequel est réellement en mesure de proposer un produit, un prototype, une entreprise ?
Le curriculum scolaire, aussi révisé soit-il sur le papier, reste donc une base insuffisante à lui seul pour lancer l’entrepreneuriat productif dont le Tchad a besoin. Il faut aller plus loin : instaurer une véritable formation duale dans les centres de formation professionnelle et les écoles techniques du pays.
Cas de référence : le modèle coréen de formation duale
Dans les années 1960, au sortir de la guerre, la Corée du Sud est un pays pauvre, majoritairement agricole, sans avantage naturel particulier. Dès 1961, un Bureau de planification économique réunissant économistes et hauts fonctionnaires, conçoit une stratégie de développement industriel de long terme, méthodiquement mise en œuvre par des entreprises privées soutenues par l’État. La formation du capital humain est pensée comme un instrument de cette stratégie industrielle, et non comme une fin en soi : en 1971 déjà, le pays fonde le Korea Advanced Institute of Science and Technology (KAIST), avec l’appui initial de chercheurs formés à l’étranger, pour ancrer la recherche technologique dans l’appareil productif national.
Mais la partie la plus instructive pour le Tchad n’est pas celle des grandes universités : c’est celle des lycées professionnels. La Corée du Sud a fait le choix, à rebours d’un tout-universitaire, de miser sur des lycées techniques (les fameuses écoles « Meister ») transformés en véritables centres de formation pratique adossés aux besoins précis de l’industrie. L’exemple le plus récent est parlant : face à la pénurie de main-d’œuvre qualifiée dans les semi-conducteurs, un secteur stratégique pour le pays, la Corée du Sud a ouvert des lycées spécialisés comme celui de Chungbuk, en zone rurale, où les élèves accèdent dès le secondaire à des salles blanches et à des équipements industriels de pointe, sans attendre l’université. Le programme scolaire y minimise volontairement la théorie abstraite au profit de la manipulation concrète des machines, et les élèves, souvent issus de familles modestes, sont exemptés de frais de scolarité et d’hébergement ; ce qui démocratise l’accès à une formation directement connectée à l’emploi.
Le principe qui sous-tend ce modèle est simple à énoncer, quoiqu’exigeant à mettre en œuvre : la formation n’est légitime que si elle produit une compétence utilisable immédiatement dans l’appareil productif national. C’est cette adéquation systématique entre l’offre de formation et les besoins réels de l’économie qui a permis à la Corée du Sud de délocaliser des pans entiers de l’industrie mondiale sur son territoire et de constituer une main-d’œuvre qualifiée et capable, ensuite, d’essaimer par l’entrepreneuriat et la création de petites et moyennes entreprises.
Ce que le Tchad peut en tirer, sans chercher à copier
Il ne s’agit évidemment pas de plaquer le modèle coréen sur la réalité tchadienne : les contextes historiques, les ressources et les trajectoires de développement n’ont rien de comparable. Mais le principe qui a fait le succès coréen, arrimer la formation aux secteurs réels de l’économie plutôt qu’à un idéal administratif hérité de l’histoire, est parfaitement transposable, et même urgent, pour le Tchad.
Recommandations
Concrètement, la réorientation de la stratégie entrepreneuriale tchadienne pourrait se traduire par cinq axes prioritaires :
Identifier les filières prioritaires en fonction de l’économie réelle du pays, et non des filières les plus prestigieuses ou les plus faciles à enseigner : transformation agroalimentaire (céréales, arachide, produits laitiers, cuirs et peaux), énergies renouvelables, techniques agropastorales modernes, artisanat structuré, c’est-à-dire précisément les secteurs vers lesquels seuls 3 jeunes sur 10 se tournent aujourd’hui.
Construire des centres de formation duale adossés à de véritables unités de production où l’apprenant passe une partie significative de son temps non pas dans une salle de classe mais devant un outil de production réel, à l’image des laboratoires industriels coréens. À l’échelle et aux moyens du Tchad, cela pourrait se faire sous formes d’ateliers de transformation, exploitations pilotes, unités artisanales structurées.
Réformer en profondeur l’enseignement scientifique pour qu’il cesse d’être purement théorique : un cours de chimie doit déboucher sur la fabrication effective d’un produit (savon, engrais organique, conservateur alimentaire…), un cours de biologie sur une application agropastorale concrète, faute de quoi il ne prépare à rien.
Reconnecter les incubateurs à cette nouvelle offre de formation, afin que les jeunes qui arrivent en phase d’idéation disposent déjà d’un savoir-faire technique dans les métiers verts et l’agropastoral, et non plus seulement de l’envie générique « d’ouvrir un commerce » faute d’alternative crédible.
Orienter les mesures incitatives et les fonds de garantie en priorité vers les projets issus de ces filières stratégiques, pour que l’architecture financière de soutien à l’entrepreneuriat cesse elle aussi de favoriser mécaniquement le commerce au détriment de la production.
Le Tchad ne manque ni de volonté politique ni de dispositifs de soutien à l’entrepreneuriat. Ce qui lui manque, c’est une articulation cohérente entre ce que l’école produit comme compétences et ce que l’économie nationale attend comme production. Tant que la formation continuera de préparer des jeunes à l’administration plutôt qu’à la terre, à l’atelier ou au laboratoire, l’entrepreneuriat tchadien continuera de se replier, par défaut, sur le commerce qui est le secteur le plus accessible, mais le moins structurant pour l’économie du pays.
L’expérience coréenne rappelle une leçon simple : un pays qui veut transformer sa jeunesse en force entrepreneuriale doit d’abord transformer son système de formation en instrument au service de son économie réelle. Pour le Tchad, cela signifie remettre l’agropastoral, la transformation locale et les métiers verts au cœur du curriculum et de la formation professionnelle duale.
DJELASSEM ERIC LE DJERANDOUBA, Responsable des Opérations, Job Booster Chad-Entreprise


